DOFNY, 150 ans d'un métier qui ne dort jamais
Cinq générations, deux guerres mondiales, un terrain de football reconverti en entreprise et un secteur qui n'a jamais cessé de se réinventer. À l'occasion de ses 150 ans d'existence et de 70 ans dans le chauffage, DOFNY revient sur une histoire familiale faite de tubes, de chaudières et d'obstination. Récit avec Gaëtan Dofny, cinquième génération à la tête de l'entreprise, et son père Michel, qui en a tenu la barre pendant près de quarante ans.
En 1876, à Gilly, on travaillait le zinc
L'histoire commence dans un petit atelier au numéro 70 de la chaussée de Fleurus, à Gilly. Nous sommes en 1876, et c'est la date de la plus ancienne facture conservée par la famille. L'activité est probablement plus ancienne encore, mais à cette époque, elle se déroule en nom propre, sans forme juridique formelle. À sa tête, Jules Dofny, qui fournit aux artisans de la région les articles nécessaires aux installations de plomberie et de zinguerie : tubes, accessoires, ferronnerie. Rien qui laisse présager qu'un siècle et demi plus tard, ses descendants distribueraient des chaudières à condensation, des pompes à chaleur et des raccords press-fit à toute une génération de chauffagistes belges.
« En 1876, Jules Dofny créait la firme, au numéro 70 de la chaussée de Fleurus, qui était encore la maison de ma marraine, raconte Gaëtan. Ma marraine vit là où nous avions la première entreprise. » L'image dit tout du lien que cette famille entretient avec son histoire : la maison fondatrice n'est jamais devenue un musée, elle est restée un lieu vivant.
Marcel, les tubes et les charbonnages
Jules ne verra pas son entreprise grandir longtemps. À sa mort, c'est son fils Marcel qui prend la suite. Nous sommes en 1910. Marcel a tout juste 21 ans, et il occupe à l'époque huit personnes. À peine majeur, le voilà à la tête d'une entreprise dans une Belgique au cœur de son grand essor industriel.
Marcel choisit son créneau et s'y consacre. Après la Première Guerre mondiale, il développe particulièrement le travail du tube en acier, en particulier pour les charbonnages, alors nombreux et prospères dans le bassin de Charleroi. Il agrandit l'atelier de la chaussée de Fleurus et installe la maison Dofny dans le paysage industriel wallon.
En 1932, il franchit une étape supplémentaire en créant une section de montage sur chantiers extérieurs. Désormais, DOFNY ne se contente plus de fabriquer en atelier : elle intervient directement sur les sites de ses clients industriels.
Puis vient une autre bascule, plus discrète mais décisive pour la suite. Dès 1935-1936, Marcel ajoute une nouvelle activité à l'entreprise : la vente de tubes en acier, de raccords en fonte, de tuyauteries de toutes catégories. C'est la naissance, presque incognito, de la vocation de grossiste de DOFNY. Une vocation qui ne fera que se renforcer au fil des décennies.
En 1939, après près de trente ans à la tête de l'activité en nom propre, Marcel donne enfin une forme juridique formelle à son entreprise. La SPRL Tuyauterie Marcel Dofny est officiellement constituée. La même année, Marcel est appelé à la vice-présidence du Groupement des Grossistes en Tubes et Raccords, fonction qu'il occupera jusqu'en 1962. Une reconnaissance professionnelle qui dit à quel point la maison Dofny pèse désormais dans son secteur.
L'arrivée d'André, et le grand déménagement de 1949
En 1943, en pleine Seconde Guerre mondiale, le fils aîné de Marcel, André Dofny, rejoint son père dans l'entreprise. C'est aussi l'année de naissance du fils d'André, Michel, qui prendra plus tard la relève à son tour. La transmission se prépare dans l'ombre du conflit, comme tant d'autres choses à cette époque.
L'après-guerre est une période d'expansion considérable. L'effectif passe de 8 personnes au moment de la reprise par Marcel à 52 personnes en 1946. André Dofny s'attelle alors à un projet ambitieux : trouver un site capable d'accueillir cette croissance. Il le découvre à quelques rues de l'atelier d'origine. Un terrain particulier, chargé d'histoire locale. « C'était l'ancien terrain de football de Gilly », sourit Gaëtan. André achète le site en 1949 et y installe l'entreprise au 150 chaussée de Montigny. C'est sur ce terrain de jeu reconverti que DOFNY pose les fondations qu'elle occupe encore aujourd'hui.
L'activité, à cette époque, reste très industrielle. « L'origine de la société, c'est l'industrie, rappelle Michel. On faisait l'installation et on vendait le matériel. » DOFNY fournit alors les grands acteurs de la sidérurgie, de la métallurgie, de la chimie et de l'agroalimentaire wallons : les cokeries, les glaceries, les forges, les raffineries, les cimenteries, les brasseries, les sucreries. C'est ce qu'on appelle la tuyauterie industrielle, un métier exigeant qui demande de gros chantiers et de grosses équipes. En 1969, l'entreprise compte 65 personnes. Cinq ans plus tard, à l'approche du centenaire de 1976, ses ateliers et halls de stockage couvrent près de 7 000 m² près du ring de Charleroi.
Mais une autre activité continue de monter en parallèle, presque naturellement. Les produits évoluent. Aux côtés des tubes industriels, on trouve désormais des chaudières, des radiateurs, des circulateurs, des accessoires de régulation. Le chauffage central s'installe dans les foyers belges, et DOFNY accompagne le mouvement.
1970, le pari pionnier de l'informatique
Au tournant des années 1970, la maison Dofny prend une décision étonnamment moderne pour son secteur et son époque. Michel Dofny, qui rejoint progressivement son père à la direction, fait installer le tout premier ordinateur de l'entreprise. La machine est impressionnante : elle occupe à elle seule une pièce de plus de trente mètres carrés. Le stock des radiateurs y est suivi par cartes perforées, comptées une à une.
L'investissement n'est pas anodin. Il s'explique d'abord par une raison réglementaire : la TVA, créée par la loi du 3 juillet 1969, entre en vigueur en Belgique le 1er janvier 1971, et il faut désormais une comptabilité bien plus fine. Mais DOFNY va plus loin que ce que le marché exige. Le développement informatique est mené en interne, avec l'appui de Honeywell Bull, l'un des grands fabricants mondiaux de l'époque.
« Mon père était dans une association de grossistes, se souvient Michel. Il avait des collègues qui lui disaient : tu es fou, c'est ridicule. Mais finalement, on l'a fait, et je pense que ça nous a bien aidés. » Gaëtan, lui, garde un souvenir plus terre à terre du quotidien que cette machine imposait. « Une demi-journée à compter ces cartes, dimension par dimension, pour être sûrs que le stock était juste », rit-il. Quoi qu'il en soit, le pari est gagné. DOFNY entre dans l'ère informatique avec une bonne décennie d'avance sur beaucoup d'autres entreprises de sa taille.
1979, la restructuration qui donne naissance à CIS
À la fin des années 1970, la maison Dofny entreprend une réorganisation majeure. La SPRL historique, qui regroupait jusque-là les activités industrielles et le négoce sous une même structure, est restructurée en 1979 en trois sociétés anonymes distinctes : CIS Dofny pour le négoce de chauffage, industrie et sanitaire, TMD pour la tuyauterie et le montage industriel, et une société patrimoniale qui détient les actions des deux autres.
Pour Michel, c'est la décision la plus marquante de sa carrière de gestionnaire. « Ça a permis de voir plus clair dans les sociétés, de séparer les risques, et d'avoir une organisation adaptée à notre taille. » C'est cette année 1979 qui marque, dans sa forme actuelle, la naissance de CIS Dofny. L'entreprise est née d'un héritage de plus d'un siècle, mais elle a pris sa structure juridique d'aujourd'hui à ce moment précis.
1984-1985, l'année qui change tout
L'année 1984 reste gravée dans la mémoire de Michel et de Gaëtan comme un point de bascule. Tout se passe en quelques mois. André Dofny, le grand-père, s'éteint. Le directeur commercial historique, qui avait accompagné l'entreprise depuis les années 1940, disparaît lui aussi. Et c'est précisément à ce moment-là que Gaëtan, à dix-huit ans, fait son entrée dans l'entreprise.
C'est aussi cette année-là que DOFNY ouvre sa première filiale, à Liège. La décision a été préparée de longue date. « Les Liégeois sont très principautaires, explique Michel avec un sourire. On a jugé qu'il fallait essayer de se développer à Liège via une raison sociale typiquement liégeoise. » La société Distrimozan est créée pour porter cette implantation. Le bâtiment est acheté fin 1984, et l'installation réelle se fait en mai-juin 1985, avec l'engagement de deux nouvelles personnes.
L'objectif est clair : compléter la couverture wallonne. Au départ de Charleroi, DOFNY rayonne déjà sur le Namurois et jusqu'à Tournai. Liège était le dernier grand bassin à conquérir. Le pari portera ses fruits, et l'expansion géographique se poursuivra : Tournai en 2000, puis Bruxelles en 2007.
Une histoire de transmission
Gaëtan ne s'est pas projeté tout de suite à la tête de l'entreprise. Son parcours s'est construit étape par étape. Il a commencé comme employé au magasin, aux côtés de Camille et Gilbert. Il est ensuite passé au commercial, avec Francis, Marie-Claude et Jacques. Puis il s'est lancé sur le marché industriel, qui était à l'époque le seul secteur d'activité sans délégué commercial. Une vraie école du terrain.
En 2005, il reprend la direction commerciale de l'entreprise. En 2012, il en prend la tête, devenant la cinquième génération à diriger la maison Dofny, après Jules, Marcel, André et Michel.
Quand on lui demande ce qu'il dirait à celui ou celle qui dirigera DOFNY dans cinquante ans, Gaëtan ne réfléchit pas longtemps.
« Faites confiance à vos enfants. Ils ont des ressources inimaginables, que nous ne connaissons pas. »
Une phrase qui en dit long sur ce qu'est, vraiment, une entreprise familiale qui dure : un pari renouvelé, à chaque génération, sur celle qui suit.
Du thermosiphon à la pompe à chaleur
Le métier que DOFNY accompagne aujourd'hui n'a plus grand-chose à voir avec celui des années 1950. Gaëtan se souvient des chaudières d'autrefois : « C'étaient des grosses chaudières très lourdes, pas toujours fiables, avec des radiateurs en fonte et des vannes à faible perte de charge, puisqu'il n'y avait pas de pompe. » L'eau circulait par thermosiphon, c'est-à-dire par différence de température, lentement, et il fallait être un véritable orfèvre pour dimensionner correctement les sections de tuyauterie. Le chauffagiste de l'époque travaillait avec ses bras, sa tête et beaucoup d'expérience. Le métier était plus technique et plus lourd qu'aujourd'hui.
Tout a changé. Les chaudières au gaz à haut rendement ont laissé place aux modèles à condensation. Les vases d'expansion ouverts sont devenus des vases fermés à membrane, voire à compresseur, plus compacts. Les pompes à trois vitesses ont été remplacées par des circulateurs autoadaptatifs. Les brûleurs eux-mêmes savent ajuster leur puissance. L'acier a presque disparu, sauf dans les grands ensembles industriels. On ne soude presque plus, on sertit.
Et le mouvement continue. « Aujourd'hui, on est à la pompe à chaleur, qui utilise plus d'énergie électrique, et on va vers l'électrification, explique Gaëtan. De plus en plus, on s'oriente vers une production d'énergie et un stockage d'énergie pour pouvoir l'utiliser au bon moment. Et ça, c'est intelligent. »
Pour les chauffagistes que DOFNY fournit chaque jour, le métier change aussi. Les ensembles préassemblés en usine remplacent peu à peu les longues séances de soudure. Les raccords press-fit, en acier ou en inox, gagnent du terrain. DOFNY a fait le choix d'en importer pour les proposer à ses clients, parce que les vrais soudeurs deviennent rares.
Aujourd'hui, et demain
Demandez à Gaëtan ce qui le rend fier en regardant DOFNY aujourd'hui, et il parle des décisions récentes. Le nouveau site internet, l'organisation revue, le partenariat avec Bernard, son associé actuel. « Notre seul but, c'est le bien de l'entreprise. Toutes nos décisions sont guidées là-dessus. » C'est, dit-il, ce qui permet à la maison de retrouver sa capacité à bouger vite.
Le marché, lui, ne ralentit pas. Transition énergétique, digitalisation, raréfaction des compétences techniques sur le terrain : les défis sont nombreux, et ils ne se laisseront pas attendre.
Mais après 150 ans à se réinventer, DOFNY connaît la marche à suivre. Gaëtan la résume en une phrase, qui pourrait servir de devise pour la suite.
« Il faut bouger vite, il faut bouger bien, et il ne faut pas avoir trop peur. Il faut y aller. »
Cinq générations plus tard, la maison Dofny est toujours fidèle à ce qu'elle a toujours essayé d'être : une entreprise droite, au service de ses clients. Et elle compte bien le rester pour les cinquante prochaines années.